La désinformation et les guerres du Kremlin

Bonjour à tous, j’ai participé il y a quelques jours, le 23 mai, à une conférence en ligne à la Maison de l’europe à Nantes. le thème était la désinformation

je voudrais vous livrer ma présentation que je réenregistre pour la publier sur ma chaîne.

juste avant de commencer, je voudrais citer l’ouvrage de référence Propagande, l’arme de guerre de Vladimir Poutine d’Elena Volochine, publié aux éditions autrement.

et remercier les organisateurs de la conférence pour leur invitation. Comme ça s’est fait par écran interposé, les échanges ont été limités après mon intervention mais c’était bien sûr un plaisir de participer.

J’ai commencé ma conférence sur la désinformation en partant de mon expérience personnelle. Je suis un journaliste français établi en Ukraine depuis 15 ans, à l’exception de deux ans où j’ai habité à Bruxelles.

Mais je suis avant tout un enfant des années 1990. Je suis né en 1985, et d’ici à ce que j’ai une certaine perception du monde, le mur de Berlin était tombé, la guerre froide était finie, on parlait de la fin de l’histoire, de triomphe de la liberté et de la démocratie à l’échelle de la planète, c’était l’âge d’or de l’ONU. Les Etats-Unis étaient auréolés de leur rôle victorieux dans la guerre froide et perçus comme une hyperpuissance bienveillante. On multipliait les traités de libre-échange, Ici en Europe on préparait l’euro, les élargissements, l’approfondissement de l’intégration européenne, etc. On se posait même la question d’une adhésion de la Russie à la communauté européenne, à l’OTAN, en tout cas d’un partenariat approfondi. Et les Russes étaient pour!

Rien n’était parfait et je ne veux pas donner l’illusion d’une naïveté de jeunesse, la Yougoslavie nous avait tous beaucoup marqué, le Rwanda, la Somalie. Chez nous, la désindustrialisation faisait des ravages, les thématiques identitaires et sécuritaires étaient en train de monter, et le paysage politique commençait à se fragmenter et à rompre avec l’héritage de l’après-guerre mondiale.

Mais il y avait un vent nouveau qui soufflait et collectivement, même au-delà de l’Europe et de l’Amérique du nord, on a vraiment cru, non pas à une fin de l’histoire, titre de l’ouvrage de Francis Fukuyama qui a été galvaudé, mais à une espèce de rupture dans ce cycle historique d'affrontements entre différentes puissances. Dans ce contexte là, en particulier dans le contexte de l’arrivée d’Internet et de la téléphonie mobile, la communication était censée s’intensifier, la compréhension entre les peuples aussi, et le journalisme d’information avait un rôle crucial à jouer pour accompagner cette mondialisation des échanges et cette démocratisation des rapports interétatiques.

Comme on le sait aujourd’hui, ça n’a pas duré. En 2001, c’était le 11 septembre, en 2002, l’arrivée de Jean-Marie Lepen au second tour en 2002 et en 2003, l’invasion de l’Irak. Entre autres évènements ça a douché l’optimisme ambiant, fait réapparaitre des malaises et des conflictualités. Ca c’était à mon échelle de jeune Européen, bien sûr on pourrait rajouter d’autres éléments tels que les guerres de Tchétchénie.

Évidemment, il s’agit d’événements qui n'étaient pas forcément connectés entre eux, mais qui, rétrospectivement, participaient d'un glissement dont on subit encore les conséquences aujourd'hui.

Ça a été suivi ensuite en 2008 avec la guerre contre la Géorgie. Ensuite, à partir de 2011, la Syrie. Et évidemment, en 2014, en Crimée. Moi, j'étais en Ukraine depuis déjà trois ans. Je venais tout juste de couvrir la révolution de la dignité, donc le Maïdan de novembre 2013 à février 2014. Mon travail de journaliste consistait à rapporter les faits, à analyser les déclarations politiques, à identifier les mensonges des uns et des autres en les confrontant à la réalité, à démêler les rumeurs et les on-dit.

Et cinq jours après la fuite et la destitution de Viktor Yanukovych en Ukraine, j'ai pris un avion pour Simferopol. Et là, je me suis retrouvé dans un univers radicalement différent. En Crimée, je me suis retrouvé confronté à une réalité parallèle, à une réalité alternative, dans laquelle la réalité sur laquelle j’avais travaillé n’existait plus. une grande partie de la population étaient persuadée que des fascistes étaient arrivés au pouvoir à Kiev, étaient persuadés que l'armée russe n'était pas en train d'envahir leur péninsule, même si elle était clairement en train d'envahir leur péninsule. Ils étaient aussi persuadés que le référendum qui avait été monté en l'espace de deux semaines et demie pour justifier une annexion illégale de leur Crimée était tout à fait légal et même tout à fait légitime.

Et c'est vraiment à partir de là que je me suis confronté à l'impact de cette désinformation généralisée et instrumentalisée, en l'occurrence par la Russie, avec des méthodes auxquelles mon éducation d’Européen cartésien ne m’avait pas préparé.

Parce que les fakes sont identifiables. On peut mettre en évidence les mensonges du type des armes de destruction massive en Irak. On peut les démonter, les réfuter, et rétablir la vérité. A partir des années 2010, cette tâche a été compliquée par les dérives d’Internet, les fermes à trolls, les bots, les sites clonés. Mais on a appris progressivement à y parer, avec du factchecking, des protections en ligne, des réponses institutionnelles.

Mais le basculement que j’ai vécu en Crimée, c’était une déconnexion des faits, une déconnexion de la réalité. Nous sommes tous d’accord qu’une même réalité peut produire plusieurs vérités, c’est le propre de la nature humaine et de nos différences de perception. Je vous parle aujourd’hui par écran interposé. A partir de cette réalité, il est évident que les perceptions de cet évènement seront différents. Mais nous serons unis tout de même unis par une même réalité. Et à partir de là, nous pourrons discuter pour savoir si cette réalité était intéressante, audible, divertissante ou barbante.

En Crimée, il ne s’agissait plus de constater les faits et d’en interpréter sa vérité, de savoir si l’on était pour ou contre la révolution à Kiev ou l’impérialisme russe. Il s’agissait de réécrire totalement les faits pour qu’ils correspondent à une vérité pré-établie, à une opinion, en l’occurrence à une opinion concoctée au préalable par le Kremlin. Il ne s’agissait plus de savoir si on aimait ou non la glace au chocolat, mais de prétendre que la glace était en fait à la vanille. de ne plus partir du fait que 2+2 font 4 mais de convaincre son public que le résultat qu’on a décrété est le seul qui vaille, qu’il s’agisse de 4, mais tout aussi bien de 3 ou de 5.

Cette manipulation de l’information s’est opérée à travers une inversion du language, pour transformer les agresseurs en protecteurs, les envahisseurs en libérateurs, les victimes en tortionnaires, les révolutionnaires qui avaient rétabli un régime démocratique à Kiev en fascistes tyranniques. On insistait sur les biscuits distribués par Victoria Nouland la sous-secrétaire d’Etat étasunienne pour en faire l’arme d’une ingérence extérieure TOUT en niant l’identité des petits hommes verts qui avaient pris le contrôle de la Crimée, ce qui était là pour le coup une ingérence bien plus dramatique. Je rappelle que Vladimir Poutine n’a reconnu le déploiement de ses troupes en Crimée qu’en novembre 2014. Après l’avoir nié fermement pendant des mois, il a au contraire affirmé qu’évidemment il avait envoyé ses troupes, que ce n’était pas un secret, et qu’il en était fier.

J’ai assisté à ma petite échelle à cette inversion du language, cette inversion des normes, qui s’est accompagné d’arguments paralogiques qui visent à perturber lé débat, à susciter le doute, à brouiller les lignes entre la réalité et de la vérité. on disait qu’il y avait des radicaux et des néonazis sur Maidan? c’était vrai. Mais ça ne faisait pas de la révolution un coup d’Etat fasciste. On disait que ceux qui avaient pris le pouvoir avaient leurs propres problèmes de corruption? c’était vrai. Mais ce ne voulait pas dire que leur corruption était à l’échelle de la kleptomanie de Viktor Ianoukovitch, ni que les réformes qui ont suivi n’ont pas permis de réduction de cette corruption. Des lois d’ukrainisation ont augmenté la place de la langue ukrainienne dans l’espace public et réduit celle du russe? c’était vrai. Mais ça ne voulait pas du tout dire qu’on interdisait la pratique du russe ou la culture russe en Ukraine.

Ces arguments paralogiques étaient aussi utilisés comme autant de relativisation d’une situation qui ouvrait la voie au whataboutisme et à un changement de sujet. On dénonçait l’annexion de la Crimée? Quid du Kosovo? On remettait en cause la révolution à Kiev? Quid du coup d’Etat fomenté par la CIA contre Allende au Chili? On condamne les crimes de guerre en Crimée ou dans le Donbass? Regardez ce qu’a fait Stepan Bandera dans les années 1940.

Ce tourbillon dans le traitement de l’information et dans la transmission de faits a mis à rude épreuve les règles sur lesquels le journalisme moderne semblait solidement édifié. Une image très parlante pour définir le joournalisme, c’est une situation où une personne dit qu’il pleut dehors alors qu’une autre assure qu’il fait beau. Le travail du journaliste ne consiste pas à décider qui a raison ou tort, ni même à se contenter de rapporter la conversation d’un point de vue neutre, en exposant les deux points de vue. Le travail du journaliste consiste à aller à la fenêtre pour constater par lui-même l’état de la météo. C’est-à-dire s’ancrer dans la réalité, beaucoup plus que dans les opinions des uns et des autres. Vous imaginez bien à quel point notre travail s’est compliqué dans un contexte d’inversion du language, d’arguments paralogiques, de whataboutism, de relativisation et de manipulation à grande échelle par des fermes de trolls et des armées de bots.

Ce que j’ai découvert en Crimée s’est amplifié dans le Donbass, et a débouché sur un conflit armé meurtrier. Les manipulations se sont multipliées concernant les bataillons de néonazis, les bombardements qui ne venaient que de l’armée ukrainienne, le petit enfant russophone crucifié par des volontaires ukrainiens, le MH17 abattu par un missile, un avion, ou deux missiles ukrainiens, etc. J’ai tout entendu, tout lu, et moi et mes collègues nous sommes efforcés de rétablir les faits, dans la mesure de nos moyens et avec toujours, malheureusement, un train de retard et peu de résultats. C’est là que j’ai compris à quel point cette guerre de désinformation, cette guerre contre l’information, cette guerre contre la réalité, pouvait déboucher sur un cycle de destruction et de mort.

En disant cela, je ne veux absolument pas prétendre que ces phénomènes étaient entièrement nouveaux en 2014 ou que la Russie est l’unique source de tous les maux de la planète. Je veux dire trois choses là-dessus.

Premièrement, ces pratiques ne sont pas l’apanage de la seule Russie et elles ne sont pas nées en 2014. L’Allemagne nazie ne voulait que la paix jusqu’à septembre 1939 et même au-delà, la Chine communiste a brillamment réussi sa révolution culturelle, qu’elle n’a fait que passer le balais pour dépoussiérer la place Tiananmen au printemps 1989, ou qu’elle a très bien géré la pandémie de Covid-19 née sur son territoire. Ce brouillage des lignes existe depuis longtemps et, un certain George Orwell, pour ne pas le citer, en a publié quelques bestsellers en son temps. J’ai aussi retrouvé un enregistrement du dîner des correspondants à la maison blanche en 2006, où l’humoriste Stephen Colbert accusait justement George W. Bush de nier les faits et de prendre des libertés avec la science.

Cela étant dit, la Russie occupe une place de choix dans cette lutte contre la réalité dans la mesure où elle a été un fer de lance de leur développement tout au long du XXe siècle. Ce que l’on voit aujourd’hui sous le règne de Vladimir Poutine et de ses siloviki, ce n’est que le renouveau de l’héritage du KGB, qui faisait suite aux pratiques du NKVD, qui faisait suite aux pratiques de la Tchéka, qui s’était en partie basée sur l'Orhanka tsariste. Il y a une continuité dans cette tradition tout à fait russe. Et il est intéressant de remarquer que les Ukrainiens ont beau être des post-soviétiques intimement liés à l'héritage tsariste russe pendant des centaines d'années, ils n'ont pas, en tant qu’Etat indépendant, repris à leur compte ces pratiques de désinformation et de négation de la réalité. Alors que les Russes, eux, y sont passés maîtres. Les Ukrainiens ont leurs défauts et leurs torts, ils ont leurs propres biais et leurs propres travers de communication, mais ils restent ancrés dans la réalité, au contraire du Kremlin qui s’est bâti sa propre réalité alternative. On n’attaque pas, on se défend. On n’envahit pas, on libère. On ne tue pas, on fait des frappes chirurgicales. On ne s’ingère jamais dans les affaires intérieures d’un pays, mais on dénonce les interventions systématiques des autres puissances.

Troisièmement, ce qu’il s’est passé en 2014 a marqué, beaucoup plus que le reste, le retour d’une conflictualité qui nous a visé directement. Le Rwanda, la Yougoslavie, la Somalie, la Syrie, c’étaient des conflits tout à fait tragiques mais qui n’avaient pas le potentiel de remettre en cause la marche du monde. L’Irak, c’était une aventure étatsunienne qui n’avait pas pour vocation de briser l’ordre international établi ou de faire imploser l’alliance atlantique. Les mensonges de l’administration Bush étaient une insulte au bon sens et à l’intelligence qui ont provoqué des catastrophes en série au moyen-orient. Ils n’étaient pas directement dirigés contre l’équilibre des puissances de l’époque. D’ailleurs, c’est auprès de l’ONU que l’administration Bush avait désespérément tenté de faire avaler ses bobards, preuve qu’elle respectait encore suffisamment l’institution pour se plier à ces exercices humiliants.

2014 a marqué la mise en marche d’un projet de déstabilisation de l’ordre international établi, pour mener au final à sa remise en cause et à sa destruction. Il ne s’agissait pas seulement de mener une guerre, de conquérir des territoires, de massacrer une population ennemie. Il s’agissait de renverser la table. En dehors des attentats du djihad international, aucun acteur sur Terre n’avait tenté de telle remise en cause globale depuis 1991. Mais ça y est, on y était revenu. Et non seulement la Russie était à l’initiative de cette grande offensive civilisationnelle, mais elle s’est attirée le soutien progressif d’autres acteurs: l’Iran, la Corée du nord, le Venezuela, Cuba, et bien évidemment la Chine, ce qui a renforcé l’amplitude systémique de cette politique.

Les années 1990 dans lesquelles j’avais grandi n’étaient certainement pas la fin de l’histoire, pas plus une rupture avec un cycle historique d’affrontements entre puissances, ce n’était qu’une parenthèse. Et à cause de cette parenthèse, entre autres facteurs, nous n’étions collectivement plus préparés au retour d’une telle conflictualité. Nous étions désarmés face à cette inversion du language, ce paralogisme, cette relativisation, ce whataboutisme qui n’était pas utilisé simplement comme des formules de dialectique, mais pour mener des guerres, détruire l’ordre international établi, exploiter nos tensions internes et nos fractures, et déstabiliser nos systèmes politiques et sociaux.

Je ne vous cache pas mon effroi quand, dès 2014-2015, lors de voyages en France, je me suis rendu compte que, malgré mon travail, malgré celui de mes collègues, ce brouillard informationnel avait déjà pénétré nos sociétés et que cette guerre de désinformation avait pris pied parmi les Européens. Concernant l’agression de l’Ukraine évidemment mais plus généralement concernant l’agression qui nous visait de plus en plus directement.

Dès 2015, la campagne du Brexit nous frappait par ses mensonges, ses manipulations et la déconnexion des réalités de la Grande Bretagne britannique. En 2016, sur cette base, le dictionnaire d'Oxford consacrait le mot « post-truth », donc « post-vérité » comme le mot de l'année 2016. Et 2016, comme vous le savez, ça n'était que le début du trumpisme avec lequel nous vivons encore aujourd'hui.

Dix ans plus tad, le travail inlassable de cette entreprise de désinformation, qui, encore une fois, n'est pas exclusive à la Russie, mais qui s'en inspire grandement, le président de la première puissance mondiale assure sans cligner de l'œil qu'il a mis fin à des guerres qui n'en étaient pas réellement ou qui ne sont pas réellement terminées, qu'il a lui-même gagné une guerre contre l’Iran que la plupart des observateurs estiment plutôt être un revers, qu’il a gagné l’élection de 2020 qu’il a perdu, qu’il y avait plus de monde à son investiture en 2017 qu'à celle de Barack Obama en 2009 malgré les preuves en images, ou encore qu'une hausse des prix de 600% des médicaments, eh bien, serait exactement la même chose qu'une baisse des prix de 600%. 1 plus 1 égale 3 ou 5. Et finalement, pourquoi pas? Le problème principal ici, n'est pas que cet homme débite ses énormités, il y en a eu d'autres avant et il y en aura d'autres après, mais qu'il soit devenu, grâce à ces énormités, le chef de la première puissance mondiale et qu'une partie importante de l'opinion le croit sur parole, ou en tout cas se trouve totalement inhibé par cette avalanche d'absurdités qui ne font absolument aucun sens.

Ce brouillard et cette avalanche d’absurdités a été théorisé. On se rappelle de la formule de Steve Bannon, un des rares idéologues autour de Trump, très affilié des mouvances d'extrême droite. Lui, il avait employé cette expression « il faut inonder la zone » « flood the zone », avec des excréments pour rester poli, afin de faire perdre au public le sens du réel et de le décourager peu à peu de s'intéresser à la chose publique, de s'intéresser à la chose publique et de s'intéresser, de manière générale, à des choses sérieuses.

Encore une fois, c'est une recette ancienne, ça fait partie justement de ce brouillage des lignes. Le journal officiel du Parti communiste soviétique, c'était la Pravda, la vérité. Le réseau social de Donald Trump s'appelle Truth Social, c'est-à-dire le réseau de la vérité. Un des slogans de l'opération militaire spéciale que Vladimir Poutine a lancée le 24 février 2022, c'est notre force, c'est la vérité.

Cette opération militaire spéciale, donc je reviens à ma région, cette opération militaire spéciale, cette invasion, nous a rendu un grand service. Je veux dire par là, en tant que journaliste, en tant qu'observateur, et justement en tant que personne qui s'inquiète énormément du brouillage des lignes entre réalité et vérité, entre faits et opinions. Elle a marqué moment unique de déchirement de ce brouillard informationnel. Nonobstant les souffrances des victimes évidemment, l’invasion nous a offert un moment de manichéisme rare, dans lequel l’agresseur était bel et bien identifié, la Russie, et la victime était bel et bien identifiée, l’Ukraine. Et par extension, c’était toute l’Europe qui était visée. Je parle là de sa sécurité à la fois physique mais aussi son cadre politique, géopolitique, économique, social, financier, énergétique, culturel et mental qui était remis en cause.

Pendant de très nombreux mois, les opinions publiques de par le monde et en Europe en particulier ont relevé leur garde, ont réparé leurs digues, et les contre-discours russes n’étaient plus acceptés car plus acceptables. Mais, si la russie n’avait sans doute pas capitalisé sur un conflit d’aussi longue durée, elle s’est adaptée, en continuant son oeuvre de brouillage, son entreprise de désinformation, son travail de sape. La Russie a le temps. En tout cas, elle a la perception d'avoir le temps pour elle et donc elle travaille dans le temps long.

Et ça marche, puisqu'on voit qu'avec le temps qui passe, et aussi avec le reste du monde qui continue à tourner, avec Gaza, avec Israël, avec le Venezuela, avec l'Iran, avec la Chine, avec Taïwan, avec Cuba, avec la salle de balle de Trump, ou encore, tout simplement, avec notre propre élection présidentielle qui s'annonce, notre attention se détourne, notre garde s’abaisse, et nos garde-fous nous semblent moins pertinents. Tout nous semble moins vif, moins pertinent, moins dangereux, alors que ce qui était vrai en 2022, et bien, reste tout à fait vrai aujourd'hui.

La Russie commence d'ores et déjà à retirer les fruits de notre manque d’attention. Comme on l'a vu récemment, elle a été réintégrée aux Jeux Paralympiques, elle a été réintégrée à la Fédération des Chèques Internationales, elle a été réintégrée à la Biennale de Venise, qui vient tout juste de se terminer, et dernièrement, c'est le Belarus que le CIO, donc le comité olympique, veut réintégrer dans les prochains Jeux olympiques, parce que, selon le comité olympique, il n'y a plus de raison pour disqualifier les athlètes belarus ou en tout cas pour exiger d'eux qu'ils concourent sous une bannière neutre. Comme si Alexander Lukashenko, le dictateur à Minsk, n'était plus le complice de Vladimir Poutine, qu'il a été depuis 2022, et évidemment auparavant.

On voit que ça porte ses fruits aussi dans les débats concernant l'aide à l'Ukraine, concernant le soutien militaire, financier, mais aussi politique, et on voit que sur des questions évidemment de soutien financier ou encore d'intégration de l'Ukraine à l'Union européenne, le Front uni des Européens, évidemment je laisse les Américains de leur côté de l'Atlantique, ce Front uni est beaucoup moins résistant et beaucoup moins cohérent qu'auparavant. Et c'est aussi intéressant de noter que cet affaiblissement de la cohérence de la position européenne intervient à un moment où, au contraire, la position militaire de l'Ukraine se renforce. Donc il y a là vraiment une contradiction en soi.

Nous sommes collectivement très vigilants sur les opérations les plus évidentes: les mains rouges, les étoiles de David, les cercueils sous la tour Eiffel, les têtes de porcs devant des mosquées. Mais le sommes-nous tout autant quand ces opérations jouent sur nos fantasmes, nos frustrations, nos divisions internes? A-t-on condamné de manière aussi ferme la campagne de diffamation à l’encontre de Brigitte Macron, étant donné que la première dame est majoritairement impopulaire dans l’opinion? Il y en va de même pour les discours alternatifs qui touchent à des questions liées à l'immigration, à la sécurité, à l'inflation ou encore évidemment au vaccin. Notre propension à douter à critiquer, en tant que citoyens, est saine et louable. Mais nous sommes dans un contexte de conflictualité, entretenue depuis de nombreuses années par des adversaires qui nous veulent du mal, qui génèrent et alimentent des discours déconnectés du réel

En 2022, on a été très prompt à interdire les chaînes Russia Today, RT et Sputnik, mais par contre, on n'a pas fait grand-chose vis-à-vis de l'Internet, vis-à-vis des chaînes YouTube, vis-à-vis des comptes TikTok. On n'a pas fait grand-chose vis-à-vis d'autres instruments, d'autres canaux de transmission de cette propagande et de cette désinformation russe qui continue à irriguer nos sociétés.

Encore un autre exemple. Pourquoi est-ce que Sergey Lavrov est apparu sur France 2 en mars 2026 ? Pourquoi n’a-t-il pas été invité auparavant ? Parce que nous avions collectivement conscience que ce n’était pas acceptable en 2022, dans la mesure où il était ministre des affaires étrangères d’un Etat agresseur, que son discours ne pouvait être audible dans le cadre de la guerre, que l’inviter ne ferait que lui offrir un boulevard pour dérouler ses arguments fallacieux et justifier l’injustifiable. Je parle au passé, mais cette situation a-t-elle changé par rapport à 2022? Bien sûr que non. C’est notre attitude qui a changé. Ce sont nos gardes-fonds qui se sont abaissés par rapport à 2022.

il est très important de comprendre cette stratégie de communication du Kremlin. Avoir une plateforme est une fin en soi. Et à partir du moment où on a un canal de communication, on peut diffuser des idées. Que ça se fasse dans un contexte de discussion contradictoire, que ça se fasse avec des critiques, que ça se fasse avec des insultes, cela n'est pas important. L'essentiel, c'est d'avoir le micro, et donc l'essentiel, c'est de pouvoir diffuser sa désinformation et véhiculer ses messages. Si on touche 100 personnes, mais qu'on arrive à en convaincre une, c'est déjà une victoire.

Encore un autre exemple: On a été très soulagés quand le porte-parole officiel de l'ambassade de Russie en France, Alexander Makogonov, a été renvoyé à Moscou en septembre 2024. Il avait bien fait le tour des plateaux de télé pour marteler les messages de ses patrons et nier les crimes de guerre de son armée. Par contre, on voit beaucoup moins de réactions officielles et institutionnelles face à la montée en puissance de Xenia Fedorová au sein de l’empire médiatique Bolloré. Elle qui se plaint de censure ne l’est pas du tout. Elle qui dénonce des pressions quand elle s'écarte d'un discours dominant et officiel, elle ne s'écarte jamais du discours officiel du Kremlin. Elle qui se présente comme journaliste est l’ancienne patronne de RT France, donc Russia Today France, a été clairement reconnue comme un organe de propagande par des décisions de justice qui ont mené à son interdiction. Elle qui défend ouvertement les intérets d’une puissance étrangère agresseur, pas seulement de l’Ukraine mais de notre Europe, monte en puissance au sein d’un empire médiatique qui se prétend souverainiste.

Les lignes sont brouillées, le language est inversé, les normes et les valeurs sont instrumentalisés pour servir un discours alternatif, pour réécrire les faits afin d’édifier une nouvelle réalité, pour rompre le consensus social autour des faits et exacerber des tensions préexistantes.

Ces exemples ont trait à la Russie, que je traite tout particulièrement. Mais ils s'inscrivent clairement dans une déconstruction généralisée du réel qui est portée par plusieurs acteurs. Mais dans ce contexte-là, la Russie est un acteur clé et elle est un acteur clé pour des raisons historiques, pour des raisons idéologiques, pour des raisons économiques et énergétiques d'une certaine manière, mais aussi par ce jeu d'alliance qui unit à des acteurs comme la Chine, la Corée du Nord, l'Iran, le Belarus, qui ont clairement juré notre perte en tant qu'Occident libéral cohérent.

Dans cette perspective, pour terminer, je vais me permettre de vous proposer quelques éléments de réflexion sur des solutions concrètes, ou en tout cas sur des mécanismes de défense et de lutte contre cette guerre de désinformation.

Au niveau institutionnel, tout commence avec l’éducation. Les initiatives de socialisation aux nouvelles technologies de l’information et aux réseaux sociaux fleurissent ici et là. Les programmes d’éducation aussi. La Finlande est un exemple très en vue en ce moment, en généralisant son éducation aux médias, à l’intelligence artificielle, aux réseaux sociaux auprès des plus jeunes générations. La Finlande y alloue des moyens, forme ses enseignants, met à jour ses programmes en fonction des innovations et articule ces programmes dans la cohérence de l’éducation civique de ses citoyens et de sa politique publique vis-à-vis de la Russie voisine mais d’autres menaces.

En France, les initiatives institutionnelles se sont multipliées. VIGINUM est une agence qui identifie, analyse et cherche à contrer les ingérences étrangères et la désinformation. Le MAE a lancé un compte sur Twitter French Response qui reprend les codes de cette désinformation pour mieux lutter contre ces acteurs qui nous veulent du mal.

Un autre exemple particulièrement intéressant, c’est celui de la Moldavie. Comme on le sait, le pays a dû faire face à un cycle électoral particulièrement tendu. Donc, d'abord un référendum, ensuite une élection présidentielle, ensuite des législatives, et le niveau d'engagement de la Russie pour tenter de faire pencher la balance de ces élections en sa faveur a été sans précédent, à l'échelle de ce petit pays de moins d’environ deux millions d’habitants. La Moldavie a réussi à résister à une avalanche de désinformation et de manipulation à travers, entre autres des mesures strictes qui ont, d'une certaine manière, tordu le coup aux règles de droit d'un État démocratique pour mieux préserver la démocratie. Maia Sandu la Présidente et son gouvernement se sont retrouvés dans une zone grise qui est critiquable sur le principe et qui a été très critiquée, mais qui a permis de résister aux ingérences russes orchestrées par l’oligarque Ilan Shor entre autres. Les scrutins se sont déroulés dans le calme, sans de manipulations qui auraient pu remettre en cause sa légitimité. Les résultats n’ont pas été contestés. Ces mesures strices, c’est l’interdiction de certaines chaînes en fonction de discours mettant en danger l’intégrité de l’Etat, une surveillance accrue des réseaux financiers en amont de l’élection, l’interdiction d’entrée sur le territoire pour une série de personnes. Xenia Federova ne serait pas acceptée en Moldavie. Sur le papier, c’est une entrave à la liberté d’expression. Mais la Moldavie reste un pays qui garantit la liberté d'expression et la pluralité médiatique. C’est juste qu’elle l’encadre par une série de mesures qui empêche les agents d’influence de pays hostiles d’être prééminents dans le paysage médiatique.

On peut estimer que la Russie fait de même en catégorisant des organisations et des médias comme agents de l’étranger et en les interdisant. Mais la différence c’est qu’elle agit ainsi vis-à-vis d’Etats qui ne lui ont pas déclaré la guerre, qui n’avaient aucune intention de la faire imploser de l’intérieur ou de la réduire à une position où l’on prendrait son contrôle. Ca, c’est la politique de la Russie vis-à-vis de la Moldavie, de l’Ukraine et de l’Union européenne, entre autres.

Au niveau personnel évidemment, il y a beaucoup de réflexes importants pour lutter contre la désinformation: se renseigner, diversifier ses sources, faire son propre fact-checking, redoubler de vigilance par rapport à des sites clones, et ainsi de suite.

Mais je vais terminer en essayant de prendre un peu de hauteur, en inscrivant ces réponses institutionnelles et ces réflexes individuels dans un discours global: il est important de définir son cadre de pensée: la guerre contre la réalité menée par un certain nombre d’acteurs dont la Russie est grandement facilité par le cadre de pensée ouest européen des années 1990: celui d’un monde ouvert, d’un ordre international multilatéral, d’un monde où les conflits peuvent se régler par la négociation et les échanges. Nous n’y sommes plus du tout, nous sommes non seulement de retour dans un monde conflictualités et de rapport de force brutaux mais en plus la position relative des Européens est moindre qu’auparavant. En 1991, la communauté européenne concentrait 28% de la richesse mondiale, aujourd’hui c’est 13%. Cet indicateur économique peut être décliné sur les indicateurs financiers, sociaux ou encore militaires.

Dans ce contexte où nous sommes moins forts et moins préparés pour faire face à des adversaires systémiques qui nous veulent du mal, il faut se poser la question du modèle politique et social que l’on souhaite défendre et en tirer les conséquences. Un des principaux enseignements de mes années en Ukraine, c’est que ce qui nous est cher doit être défendu: il n’y a rien d’acquis. Considérer l’information et le paysage médiatique comme acquis, c’est courir le risque de ne pas remettre en question des discours de désinformation, de tout prendre pour argent comptant, de considérer que toutes les voix se valent, ce qui ne peut pas être le cas dans un contexte de conflictualité. Il faut exercer une prudence accrue face à des acteurs qui cherchent ouvertement à nous nuire collectivement.

Le dernier élément, et j’en terminerai par là, c’est de replacer cette lutte dans positif, dans une démarche qui n’est pas uniquement de défense ou de protection, mais aussi de construction et de projection sur l’avenir. C’est une autre leçon de l’Ukraine: les Ukrainiens se battent pour leur avenir, pas pour leur passé. Ils luttent pour l’avenir de leur pays, l’avenir de leurs enfants, pour la prospérité de leur économie, pour mettre un terme à l’affrontement séculaire qui les oppose à la Russie. Les Ukrainiens peuvent avoir peur lors de bombardements mais la peur avec un grand P ne domine pas ce pays.

La peur, elle est en Europe, là où les objectifs du soutien à l’Ukraine sont mal définis, où l’on se méfie d’une défaite de la Russie de la même manière que les conséquences de la chute de l'URSS il y a 35 ans étaient perçues comme imprévisibles et non souhaitables. Nous avons peur de perdre quelque chose que nous avons, que nous voulons préserver, que nous avons peut-être déjà perdu mais dont nous n’avons pas encore accepté la perte. Ce que je dis là peut être calqué à de nombreux aspects de la vie publique en Europe de l’ouest, si prompte à la nostalgie et au déclinisme.

Pourquoi, l’engagement européen dans cette guerre est lui-même porteur d’un discours positif, porteur d’un projet d’avenir. Une défaite de la Russie, une victoire de l’Ukraine, si tant est que ces mots veulent encore dire quelque chose après tant de souffrances et de destructions, cette fin de la guerre est une chance d’affaiblir un régime poutinien dont les crimes vont crescendo depuis 25 ans. C’est une chance de régler des conflits gelés depuis les années 1990, en Transnistrie, en Abkhazie, en Ossétie du sud. c’est une chance de rouvrir la mer noire, d’intensifier les échanges commerciaux pour y ramener une certaine prospérité, d’intégrer le Caucase aux échanges mondiaux. C’est une chance de construire une région plus forte, où les relations politiques seraient apaisés. C’est une chance pour une autre Russie. C’est une opportunité de construire une Europe plus forte, plus unifiée, plus cohérente, plus respectée sur la scène mondiale, qui soit dans une meilleure position pour défendre non seulement nos valeurs mais aussi nos intérêts, capable de redonner confiance dans le multilatéralisme, le dialogue et la coopération entre les Etats, pour lutter ensemble contre les véritables défis de notre époque. Au-delà de ces conflits stériles, j’ai bien évidemment en tête le dérèglement climatique, la transition énergétique, la pauvreté et la faim dans le monde.

Ca vous paraît naïf, ce que je dis, j’en suis sûr. Mais c’est naïf à dessein car c’est un projet d’avenir que je m’écris dans ma tête à partir de mes analyses, à partir de mes observations, à partir du réel. C’est pour cela qu’il est essentiel de lutter contre cette vaste entreprise de désinformation, de brouillage des lignes, de paralogisme, de whataboutisme et de déconnexion du réel. Si l’on perd le contact avec les faits pour se retrancher dans un monde d’opinion concoctées par des puissances étrangères ou des acteurs qui cherchent à nous nuire, nous perdons notre capacité à agir sur le réel, nous perdons notre capacité à écrire notre propre récit, nous perdons notre capacité à écrire notre propre futur.

Je vous remercie.

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