Maia Sandu veut-elle une union entre la Moldavie et la Roumanie?

La Présidente de Moldavie Maia Sandu voterait “oui” à un référendum sur un projet d’union entre son pays et la Roumanie.

la Déclaration de la présidente fait grand bruit car elle est de facto inédite, ce n’est pas tous les jours qu’une cheffe d’Etat affirme qu’elle voterait pour la fin de son Etat.

Mais en même temps, sa déclaration est à remettre dans le contexte de l’interview qu’elle a donné et de la position de la Moldavie,

c’est bien plus complexe que ça, alors parlons-en.

Bonjour à tous, c’est Sébastien, bienvenue dans cette petite vidéo où l’on parle de cette idée d’une union de la Moldavie et de la Roumanie, qui pourrait être un rattachement ou une annexion

mais surtout qui s’est transformé ces dernières années en fantasme de nationalistes et de radicaux notamment roumains, mais aussi d’autres européens qui ont pu avoir une vision assez déformée sur l’Europe centrale et orientale

donc d’abord, ce que Maia Sandu a dit dans une interview donnée au podcast britannique The Rest Is Politics: Leading

c’est que s’il y avait eu un référendum sur un projet d’union entre la Moldavie et la Roumanie, elle voterait oui

et pour elle, la justification, c’est que l’environnement international est tellement dangereux aujourd’hui qu’un petit Etat comme la Moldavie a beaucoup de mal de survivre en tant que démocratie, en tant que pays souverain, et évidemment contre la Russie.

c’est très atypique de voir une cheffe d’Etat vouloir la fin de son Etat par le rattachement à un autre,

mais évidemment ça s’explique dans le cas de la Moldavie et aussi dans le cas de Maia Sandu.

La république de Moldavie se base d’abord et avant tout sur son héritage soviétique dans sa forme actuelle,

même si elle peut revendiquer une histoire qui remonte au 14e siècle quand une principauté de Moldavie existait et était une entité assez puissante dans la région, qui faisait trembler les Ottomans et les Polonais

Un des princes de Moldavie, Stéphane le grand, est le héros toute catégorie confondue de la Moldavie contemporaine.

La période de cette principauté s’est achevée en 1812 quand la partie occidentale a fondé la principauté de Moldavie-Wallachie qui est ensuite devenue le royaume de Roumanie

tandis que la partie orientale de la Moldavie, l’essentiel du territoire de la Moldavie actuelle, est passée sous contrôle russe et identifié comme la Bessarabie

Dans l’entre-deux guerres mondiales, donc maintenant on ne dit plus juste l’entre-deux guerres mais on doit préciser de quelles guerres il s’agit car la guerre est redevenue la norme,

dans l’entre-deux guerres mondiales, la Bessarabie est d’abord devenue indépendante et a rejoint la Roumanie au sein d’une grande Roumanie, c’était à la suite d’un vote parlementaire volontaire

le projet de grande Roumanie était dans l’air du temps

cette union a duré jusqu’en 1940. en vertu du pacte Ribbentrop-Molotov entre l’Allemagne nazie et l’URSS, la Bessarabie a été cédée aux Soviétiques qui avaient déjà créé une petite république de Moldavie soviétique de leur côté et qui l’ont étendu en 1940

après la seconde guerre mondiale c’est resté comme ça peu ou prou, avec la Moldavie construite comme une sorte d’anti-Roumanie,

un projet politique d’invention d’une identité moldave moderne et soviétique, avec une langue roumaine qui est aménagée avec l’alphabet cyrillique pour devenir le moldave,

la construction d’une histoire toute particulière, d’un mix de populations roumaines, bulgares, gagaouzes et slaves avec une russification avancée de tout le territoire mais surtout de la Transnistrie

je schématise évidemment, mais le projet soviétique en Moldavie est tout à fait fascinant.

Mais quand les républiques soviétiques prennent toutes leurs indépendances entre 1990 et 1991, la Moldavie est quasiment contrainte de prendre la sienne, vu qu’elle est de toutes les manières coupée de la Russie par l’Ukraine indépendante

dans les années 1990, cela pose beaucoup de questions: qu’est-ce que la Moldavie soviétique sans l’union soviétique?

cela provoque une sorte de crise d’identité qui prend plusieurs formes:

la guerre avec la Transnistrie, qui a évidemment d’autres causes mais la composante identitaire n’est pas à négliger,

une émigration de masse qui se prolonge encore aujourd’hui

et aussi donc l’affirmation d’un fort courant rattachiste

pour une union entre la Moldavie et la Roumanie

Simplement, au début des années 1990, ça ne s’est pas fait: les situations étaient trop instables juste après la sortie du communisme,

il y avait beaucoup trop de défis sociaux, économiques et financiers, en plus des défis politiques

et la guerre de Transnistrie que j’ai déjà mentionné a mis un coup d’arrêt à tout projet d’union en raison de la menace russe qui s’est matérialisée et qui a été instrumentalisée par Moscou depuis 1992.

la Roumanie a préféré faire son chemin de son côté, en respectant l’équilibre européens des frontières, en poursuivant sa propre transition, ses propres réformes et sa propre lutte contre la corruption, sans s’embarrasser de la Moldavie

elle a rejoint l’Otan en 2004, l’Union européenne en 2007, l’espace Schengen en 2025

et elle poursuit ses efforts pour intégrer la zone euro

alors que la Moldavie n’est que candidate à l’adhésion à l’UE, et encore c’est vraiment grâce à l’effet de choc de l’invasion de l’Ukraine par la russie en 2022

et pour la Moldavie on parle d’une adhésion possible d’ici 2030, en gros, mais ce n’est pas encore fait.

Dans tout ça, le mouvement unioniste a pris du plomb dans l’aile en Moldavie et en Roumanie

le différentiel de développement économique est assez considérable, le PIB est de 423 milliards de dollars pour la Roumanie et 20000 pour la Moldavie

ce qui veut dire que le PIB par habitant est aussi tout à fait différent: 20000 dollars par Roumain et à peine 8000 par Moldave.

La Roumanie s’en sort très bien toute seule, avec ses logiques d’intégration européenne, alors que si elle intégrait la Moldavie, ça se transformerait en scénario de la réunification allemande, avec d’une part l’allemagne de l’ouest qui continuerait à en payer le prix 30 ans après,

mais aussi avec l’Allemagne de l’est qui se retrouverait minorée et frustrée, quasiment annexée par sa grosse voisine,

ce qui fait qu’aujourd’hui le projet unioniste n’est plus une plateforme politique, hormis pour les nationalistes roumains comme George Simion qui est arrivé au second tour de la présidentielle l’an dernier

et en Moldavie non plus ça ne fait pas recette, la population étant historiquement scindée entre des préférences post-soviétiques, pro-russes, pro-roumaines et pro-européennes

les questions deréintégration de la Transnistrie ou d’intégration de la Gagaouzie n’arrangent rien.

selon un sondage de septembre 2025 cité par le média Newsmaker, 33,4% des Moldaves soutiendraient un rattachement

mais 45,7% le rejetteraient

16,7% ne se prononçaient pas dans ce sondage.

Il faut voir que selon cette enquête à intervalle régulière, le soutien à l’unification est fluctuant en fonction de la géopolitique, il était à 15,6% en 2016 et à 41,4% en 2021

Mais il est toujours minoritaire, ça c’est une constante.

Il faut aussi rappeler que de facto l’union est déjà une réalité au niveau des citoyens, étant donné que la Roumanie a mis en place une politique de passportisation généreuse qui a conduit à l’octroi de passeports roumains à plus de un million de moldaves

donc de facto, une grande partie des Moldaves a déjà rejoint la Roumanie, avec tous les avantages de la citoyenneté européenne.

et donc le projet d’union territoriale est moins pertinent.

Alors, je reviens à la personnalité de Maia Sandu et à sa déclaration: elle fait les gros titres et elle fait le tour sur les réseaux sociaux, mais elle n’a rien de nouveau

Maia Sandu n’a jamais cachée ses préférences unionistes

elle vient elle-même d’une famille premièrement roumanophone et anciennement roumaine

lors de sa première candidature à la présidentielle en 2016, elle expliquait déjà qu’elle voterait oui à un référendum

et elle a toujours été constante sur cette question.

mais c e qu’elle a dit dans ce podcast britannique The Rest Is Politics: Leading

c’est que désormais elle est Présidente de Moldavie et qu’elle voit bien dans les sondages qu’il n’y a pas de majorité pour rejoindre la Roumanie

en revanche il y a une majorité pour rejoindre l’Union européenne, et c’est ce sur quoi elle travaille avec son équipe.

pour être franc, je trouve que c’est un constat très honnête et assez courageux, d’assumer sa préférence unioniste dans un monde idéal.

et en même temps de prendre en compte la réalité de son opinion publique

en faisant la différence entre ses préférences personnelles et son projet politique en tant que Présidente.

ça montre que Maia Sandu se sent assez à l’aise maintenant qu’elle n’a plus d’échéance électorale devant elle, elle ne devrait plus se représenter pour un troisième mandat,

ça montre tout le chemin que la Moldavie a parcouru depuis son indépendance quasi-accidentelle en 1991: le pays s’affirme, le sentiment d’appartenance aussi

et si le pays réussit à rejoindre l’Union européenne, le différentiel de développement avec la Roumanie s’estompera peu à peu, tout en permettant au pays de conserver ses spécificités s’il le désire.

Après, ce que l’on voit, c’est que ce genre de déclarations de Maia Sandu peut s’inscrire dans une petite musique qui monterait sur la réactivation du projet unioniste

comme j’ai dit, en Roumanie il n’est porté activement que par les nationalistes, mais il est quand même vu avec beaucoup de bienveillance par les autres partis

en 2018, à l’occasion des 100 ans de la création de la Grande Roumanie, le parlement avait adopté une résolution disant que la Roumanie serait toujours prête pour accueillir la Moldavie si elle le voulait

c’est encore quelque chose que le président actuel le très centriste Nicusor Dan a répété en juin 2025.

l’intégration économique et énergétique entre les deux pays est très avancée,

et il est tout à fait possible qu’à un moment donné ce projet soit réactivé.

d’autant plus que la Transnistrie est particulièrement affaiblie et que si cette question en venait à être résolue par une ré-intégration, cela ferait une épine de moins dans le pied des rattachistes,

mais on n’y est pas encore, on en est même assez loin en ce qui concerne la Transnistrie.

pour l’instant, on n’en est qu’au stade de la réthorique

Maia Sandu n’a pas annoncé qu’elle allait organiser un quelconque référendum

on en est au stade de la réthorique et la déclaration de Maia Sandu à ce podcast fait beaucoup de bruit en Moldavie, en Roumanie et ailleurs.

Les partisans de Maia Sandu la portent aux nues, en mettant en avant l’unité roumanophone et roumaine transfrontalière

ses opposants l’accusent de trahison et d’ambitions personnelles, par exemple en recherchant une nouvelle carrière politique au sein d’une Grande Roumanie,

Mais comme je l’ai dit, on en est au stade des déclarations d’intention et des fantasmes.

Merci d’avoir regardé

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