400 km2 de terrain reconquis?

L’Ukraine est-elle effectivement repartie à l’initiative en reprenant du territoire aux Russes?

On a vu les mouvements localisés ces dernières semaines,

Volodymyr Zelensky a parlé de 300km2 repris, Oleksandr Syrskiy le commandant en chef des forces armées a lui assuré que 400km2 de territoire avaient été reconquis

beaucoup d’autres analystes insistent sur le fait qu’il ne s’agit que de manoeuvres très localisées dans la zone grise du front

alors qu’en est-il? et qu’est-ce que ça veut dire pour la conduite des opérations?

Parlons-en

Bonjour à tous, c’est Sébastien, bienvenue dans cette nouvelle vidéo où je fais un point sur les évolutions militaires,

à un moment où nous sommes évidemment tout à fait focalisés sur les développements militaires en Iran.

Je n’en parlerai pas ici, hormis un petit commentaire sur l’attitude ukrainienne vis-à-vis des frappes américaines et israéliennes.

les Ukrainiens adorent ça. Depuis 2022, plus de 57000 drones Shahed de production ou de design iranien se sont abattus sur l’Ukraine, extrêmement destructeurs et meurtriers

l’Iran est l’un des pays avec la Corée du nord, le Bélarus et la Chine qui soutiennent le plus l’agression russe

ce qui avait amené Moscou et Téhéran à signer un traité de partenariat stratégique en janvier 2025.

Donc tout ce qui affaiblit un allié de la Russie, voire amène à un renversement de son régime, est bon à prendre

Ca soulève énormément de questions, parce que l’Ukraine se défend contre une guerre qu’elle dénonce à juste titre comme une agression injustifiée et une violation de sa souveraineté

ce qui est exactement ce que les Etats-Unis font en Iran et ont lancé contre le Venezuela

le fait que ça a été une opération éclair n’enlève rien à son illégalité au regard du droit international.

Donc l’Ukraine va devoir adresser cette contradiction à un moment, parce que la nature d’un régime ne justifie pas son changement depuis l’extérieur

et on ne peut qu’imaginer ce qui se passerait si Donald Trump voulait à un moment renverser Volodymyr Zelensky ou un gouvernement européen par la force

mais pour l’instant les Ukrainiens adorent, d’autant plus que ça prouve que la Russie est très marginalisée sur la scène internationale.

Elle n’a rien fait pour sauver Bachar el Assad, elle n’a rien fait pour sauver Nicolas Maduro, elle n’a rien fait pour sauver Ali Khamenei

Et probablement elle ne pourra rien faire pour sauver Miguel Díaz-Canel

le dirigeant de Cuba une fois que son tour viendra

la capacité de projection de la Russie s’est régionalisée, elle s’étend maintenant très concrètement à 20% du territoire ukrainien, au Bélarus et à quelques pays africains

C’est un phénomène fascinant, ce repli sur soi qui diffère complètement de la tradition de puissance à laquelle on était habitués et des discours officiels du Kremlin.

Et je le dis en tant qu’observateur, c’est tout aussi fascinant que la régionalisation des capacités de projection des Européens que j’avais abordé dans une de mes vidéos avec le chercheur Pierre Haroche,

que vous pouvez retrouver ici, c’était autour de son livre dans la forge du monde,

où il expliquait que depuis le 16e siècle l’Europe avait touché l’ensemble de la planète

ensuite au 20e siècle elle avait perdu son rôle de moteur des relations internationales mais elle en était resté un enjeu majeur, notamment au moment de la guerre froide

et que maintenant elle ne devenait qu’un objet parmi d’autres des relations internationales, sans grande capacité d’agir sur des dossiers au proche-ou moyen-orient, en Amérique latine ou dans l’indo-pacifique.

c’est vraiment une tendance intéressante, et c’est aussi visiblement ce qui se passe pour la Russie, en accéléré depuis qu’elle a concentré toutes ses ressources sur l’Ukraine.

C’est d’autant plus embarrassant pour l’héritage de Vladimir Poutine que la situation sur le front s’est détériorée ces dernières semaines.

ou en tout cas que ça ne va pas totalement dans le sens désiré par le haut commandement russe.

On le voit dans le 1er mars

On le voit dans les vols de flamingo. Première alerte aérienne anti-flamingo dans 13 régions russes, pour huit d’entre elles c’était la première fois depuis 2022

et on le voit sur le terrain.

Ces dernières semaines, on a observé des mouvements ukrainiens de reconquête, ou en tout cas d’avancées aux dépends des russes.

De fait, les Ukrainiens n’ont pas seulement consolidé des positions dans la zone grise comme on l’a pensé au début,

mais ils ont bel et bien repris des positions que les Russes tenaient fermement depuis le mois d’octobre

en particulier au sud de Verbove et dans la direction de Berezove.

ça ne veut pas dire que les Ukrainiens tiennent ces positions de manière pérenne ou qu’ils vont continuer à pousser vers l’est

parce qu’on voit en sources ouvertes que les Russes ont pris les devants et renforcé les défenses de Uspenivka et Temyrivka

donc c’est une chose de pousser dans la zone grise sur un terrain de steppes et de champs, sans trop de relief,

mais dans ce secteur en particulier, ça leur donne du temps pour consolider les lignes de défense de Pokrovske, donc pas Pokrovsk

qui est une des prochaines villes sur le chemin des Russes vers l’ouest.

Et ne serait-ce que ça, c’est déjà un succès tactique pour une armée ukrainienne qui a été sur la reculade pendant des mois et qui n’a plus de bonnes nouvelles à annoncer depuis l’incursion à Koursk en août 2024.

donc c’est important, d’autant plus que ça met en valeur un grand succès du ministre de la défense Mikhaylo Fedorov

d’avoir négocié avec Space X le débranchement des terminaux russes. Selon les données du ministère, la connectivité des drones russes a été divisée par 11.

ce qui évidemment soulage les forces ukrainiennes.

Cela étant dit, on voit que ces avancées ukrainiennes elles sont très localisées, le front ne s’est pas effondré et les Russes ont mis en place leurs propres systèmes de communication

c’est moins efficace mais ça tient, et même si les russes étaient aveugles sur les 1400 kilomètres de ligne de front,

les Ukrainiens manquent tout simplement de personnel combattant pour efficacement repousser l’assaillant

cette dimension des ressources humaines n’a pas changé, et l’Ukraine va devoir vivre avec cette contrainte pour le restant de la guerre et sans doute encore après.

la meilleure preuve c’est que les Russes continuent à détenir l’initiative dans d’autres secteurs, notamment à l’ouest de Houliapole

on sent que les Russes veulent faire évoluer le front pour contourner les défenses d’Orikhiv et pour continuer dans la direction de Zaporijjia.

Les Russes continuent aussi à pousser brutalement sur Kostyantinivka

on a vu cette vidéo il y a deux jours d’une attaque aux bombes au phosphore, qui sont censées être interdites parce qu’elles sont incendiaires et brûlent tous les bâtiments touchés en l’espace de quelques minutes.

Les Russes ont aussi publié cette vidéo où l’on voit un barrage attaqué, ce qui peut créer des inondations mais aussi une contamination de l’eau potable.

donc la poussée se poursuit, et même si les drones ont perdu en connectivité, les russes ont d’autres méthodes de destruction à leur disposition.

ce qui fait que les données chiffrées de reprise de 300-400 km2 n’ont pas beaucoup d’importance

car elles ne révèlent pas une tendance générale qui inverserait le rapport de force sur le terrain.

C’est un phénomène qui est important pour une zone en particulier, pour Pokrovske en l’occurrence, mais qui ne veut pas forcément dire quelque chose au-delà.

donc il faut évidemment saluer cette capacité des Ukrainiens à mener des contre-attaques localisées,

mais il ne faut pas tomber dans le piège des effets d’annonce du leadership ukrainien

la même chose vaut pour le leadership russe, qui avait annoncé la prise de Pokrovsk plusieurs fois avant sa chute effective entre décembre et janvier

ou la prise de Koupiansk alors qu’ils en ont été chassés à la fin 2025.

De la même manière, il faut aussi se méfier des estimations des pertes russes sur lesquels le leadership ukrainien semble avoir construit sa stratégie d’attrition,

vous vous en rappelez, j’ai fait une vidéo sur l’objectif de 50.000 morts établi par Mikhaylo Fedorov,

avec beaucoup de scepticisme sur le bien-fondé de cet objectif.

le média russe indépendant Meduza a eu le même scepticisme et a mené son enquête

visiblement il y a eu effectivmeent un pic de pertes russes rapportées fin 2025

mais c’était en grande partie dû à des décisions administratives de classer des dossiers de soldats manquant à l’appel depuis des mois ou des années

il y a eu un effort pour classer ces dossiers et prononcer les disparus comme morts,

ce qui a gonflé les statistiques de pertes;

Selon Meduza, on serait plus proche de 27.000 pertes russes - morts, blessés graves et disparus - que des 35.000 affichées par les Ukrainiens

donc il faut se méfier des effets d’annonce et plutôt se référer aux logiques à l’oeuvre sur le terrain

et ces logiques, c’est que les Ukrainiens ont effectivement consolidé et repris des positions dans un secteur particulier

mais que les Russes conservent l’initiative et continuent de pousser sur plusieurs zones du front.

Merci

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