Avant l’invasion, l’aveuglement?
Avez-vous déjà entendu ou lu l’histoire de la préparation de l’invasion russe de l’Ukraine, en amont du 24 février 2022?
Et notamment pour comprendre comment les services de renseignement américain et britannique avaient tout vu venir
que les Européens, en particulier les Français et les Allemands et les Ukrainiens eux-mêmes ont rejeté en bloc les informations partagées parce qu’ils n’arrivaient pas à conceptualiser la guerre à grande échelle
et comment aucun de ces acteurs occidentaux n’a de toute les manières tiré la conclusion de ces renseignements pour aider l’Ukraine à se préparer, car ils étaient persuadés que la Russie obtiendrait une victoire rapide?
Si vous ne l’avez pas lu dans un article fleuve du Guardian qui est sorti la semaine dernière, vous êtes passés à côté de quelque chose car c’est une histoire incroyable.
Allez, je vous la raconte
Bonjour à tous, c’est Sébastien, bienvenue dans cette vidéo qui marque le 24 février, les 4 ans de l’invasion généralisée
même si je n’aime pas les sujets anniversaires car ils n’apportent jamais trop rien en termes de journalisme à part rappeler ce qu’il s’est passé, mais ça n’a pas de lien avec l’actualité.
En l’occurrence, c’est que l’article est sorti le 20 février, ça m’a pris quelques jours pour le lire, il est très long, et je vous en offre un résumé en français aujourd’hui.
c’est le journaliste Shaun Walker du Guardian qui a fait un énorme travail auprès d’une centaine de sources différentes dans plusieurs pays pour récolter des informations sur les mois qui ont précédé l’invasion
sous l’angle de la collecte de renseignement, avec cette conclusion: succès dans le renseignement, échec dans les opérations
puisque d’une part, le leadership ukrainien a ignoré pratiquement jusqu’à la dernière minute le danger d’une guerre,
et ça c’est encore une pierre dans le jardin de Volodymyr Zelensky après les révélations de Valériy Zaloujniy dont j’ai parlé dans une précédente vidéo
Volodymyr Zelensky a quasiment ordonné à ses militaires de ne faire aucune préparation avant l’invasion pour éviter tout mouvement de panique,
mais aussi personne aux Etats-Unis ou en Europe n’a imaginé le scénario d’un échec russe aux portes de Kiev et d’une résistance ukrainienne prolongée.
Ce qui fait que personne n’avait entrepris d’armer l’Ukraine sérieusement avant bien sûr le 24 février mais plus généralement jusqu’à la fin février, quand le conflit s’est structuré et qu’il s’est avéré que l’armée ukrainienne avait résisté au premier choc de l’invasion.
Alors, commençons par le commencement:
les dizaines de sources que The Guardian a consulté estiment que Vladimir Poutine a commencé à planifier son invasion à un moment en 2020
En pleine pandémie de Covid, il avait fait passer des amendements constitutionnels pour rester au pouvoir après 2024.
assuré d’un règne à vie, il s’est enfermé dans son bunker et il a commencé à considérer sa place dans l’histoire.
Pendant lété, les manifestations au Bélarus ont laissé Alexander Loukachenko affaibli et donc plus à même d’offrir son territoire pour faciliter une action militaire russe.
Au même moment en août 2020, Alexeï Navalny a été empoisonné, ce qui a mis hors-course un des rares opposants de premier plan qu’il y avait en Russie
C’est visiblement là que Vladimir Poutine a fait son choix de consolider son pouvoir et son héritage politique et pour cela il a concocté son plan d’invasion.
Moi j’y rajouterai des éléments plus ukrainiens: la mise en résidence surveillée de l’oligarque Viktor Medvetchouk à partir de février 2021, un proche de Vladimir Poutine dans la mesure où le président russe est le parrain d’une des filles Medvetchouk
et l’interdiction de son groupe médiatique
cela combiné aux réformes post-Maïdan a pu faire comprendre à Poutine qu’il était en train de perdre ses relais d’influence en Ukraine
ça ne l’a pas aidé à comprendre qu’il perdait la population ukrainienne parce qu’il est restée persuadé jusqu’au bout qu’elle l’accueillerait à bras ouvert.
Ca c’est une des faillites du renseignement russe, j’y reviendrai.
En mars et avril 2021, les premiers contingents russes se massent à la frontière, et en Crimée
officiellement pour des exercices militaires
Joe Biden reçoit les premiers rapports, il est si alarmé qu’il appelle directement Vladimir Poutine
pour lui faire part de ses inquiétudes et lui proposer un sommet bilatéral qui aura effectivement lieu à Genève en juin.
Pendant ce sommet, Vladimir Poutine parle à peine d’Ukraine. Selon le Guardian, c’est parce qu’il avait déjà pris sa décision.
En juillet, Vladimir Poutine publie son long essai sur l’unité supposée des Russes et des Ukrainiens, dans lequel il remonte jusqu’au 9e siècle pour assurer que la souveraineté ukrainienne n’est possible que dans le cadre d’un partenariat avec la Russie.
En août, notre attention est détournée par le catastrophique retrait d’Afghanistan
qui doit conforter Vladimir Poutine dans sa croyance en un Occident décadent et impuissant
Et en août, de nouveaux contingents russes s’amassent aux frontières ukrainiennes et cette fois ils vont y rester.
A ce moment là, les Américains obtiennent des renseignements sur les préparations d’une opération de grande envergure
Avant ils pensaient qu’une initiative viserait à annexer le Donbass ou à sécuriser un corridor terrestre le long de la mer d’Azov,
mais cette fois-ci, les plans étaient plus ambitieux: c’était pour prendre Kiev.
En novembre 2021, le directeur de la CIA William Burns se rend à Moscou pour rencontrer Vladimir Poutine et voir par lui-même de quoi il retourne.
Il est au Kremlin, mais Vladimir Poutine refuse de le rencontrer parce qu’il est cloîtré dans son palais de la mer noire et inaccessible physiquement depuis le début de la pandémie.
alors il lui parle au téléphone. au terme de la conversation, avec Poutine et d’autres, Wiliam Burns rentre à Washington, Joe Biden lui demande s’il va y avoir invasion.
Le directeur de la CIA lui répond oui.
A partir de là, les services de renseignement s’attellent à convaincre les politiques américains et les partenaires européens.
Ils ont le soutien des Britanniques qui sont au coeur de l’alliance Five Eyes et qui voient tout ce que voient les Américains
Mais parmi les alliés de l’Otan, la première réaction c’est le scepticisme, l’incrédulité et la passivité, selon l’argument que si l’Otan tentait de prendre les devants cela pourrait provoquer une réaction russe
et donc déboucher précisément sur le scénario d’une invasion que l’on essaierait d’éviter
ça, cette peur de l’escalade, on la connaît bien, et on a bien vu tout le mal qu’elle a fait ces dernières années, dans le contexte russo-ukrainien mais pas que.
L’administration Trump entreprend de partager ses informations avec les dirigeants partenaires et la presse, et la tension monte, rappelez vous ces derniers mois de 2021.
Mais l’incrédulité prédomine. Du côté européen, le traumatisme de l’invasion de l’Irak en 2003 est dans tous les esprits, auquel s’ajoute celui du retrait d’Afghanistan.
et même si tout concorde, beaucoup de capitales européennes n’ont juste pas envie d’y croire.
Une des sources a cette citation: nous partions de la question pourquoi pas
et les Européens pourquoi? et cette différence sémantique a fait toute la différence.
un autre blocage conceptuel était de se dire que Vladimir Poutine était un acteur rationnel et que donc il ne s’engagerait pas dans ce genre d’aventure
selon les renseignement américains et britanniques, les russes estimaient que seulement 10% de la population ukrainienne résisterait à l’invasion
ce qui était extrêmement optimiste et encore une fois une preuve de la méconnaissance totale de l’Ukraine post-Maïdan.
Mais 10% d’une population de 40 millions, ça fait 4 millions de personnes, bien plus que les 120.000-150.000 soldats qui s’étaient amassés aux frontières.
Les Polonais ont aussi peur d’une diversion, de mettre beaucoup d’hommes mal formés aux frontières pour mieux attaquer dans le Donbass.
ça je dois avouer c’est une approche que j’ai eu aussi, avec cette idée que le Kremlin n’avait aucun intérêt à se lancer là-dedans. Mais donc on a vu qu’ils avaient leur propre rationalité, différente de la notre.
Côté ukrainien, il y a plusieurs phénomènes. D’abord Volodymyr Zelensky a été élu sur une promesse de paix et de prospérité économique en 2019
Vladimir Poutine ne lui a pas permis de faire la paix, et il vient de se prendre une pandémie qui a complètement fragilisé son économie,
alors il ne veut pas se mettre en ordre de bataille et risquer un mouvement de panique chez les investisseurs ou encore une crise politique.
Non seulement il ne prête pas attention au renseignement américain, mais en plus il s’irrite: tout cela est juste pour utiliser l’Ukraine dans un grand jeu géopolitique entre les USA et la Russie
il faut aussi se rappeler qu’il avait été utilisé dans la politique intérieure américaine dans l’affaire du coup de fil avec Donald Trump qui avait ensuite débouché sur la première procédure en destitution de Trump.
Parmi les militaires et le renseignement ukrainiens, on voit les signes de la préparation de l’invasion, mais on vit avec la guerre du Donbass depuis 2014 et on s’est habitués à ce conflit de faible intensité. Il est difficile d’imaginer que cela puisse dégénérer.
Et quand le ministre de la défense de l’époque, Oleksiy Reznikov, s’est rendu à Washington pour rencontrer ses homologues,
il leur a demandé: si vous êtes tellement convaincus qu’il va y avoir une attaque, allez-vous nous aider avec des armes?
il a reçu une fin de non-recevoir, qu’il a traduit par cette expression: imaginez que votre voisin vient vous voir en phase terminale de cancer, vous n’allez pas lui donner des médicaments qui coûtent cher!
En janvier, les Américains confirment les plans russes: descendre du Bélarus, prendre l’aérodrome d’Hostomel, assassiner Volodymyr Zelensky, arrêter ou assassiner une longue liste d’Ukrainiens qui oseraient ne pas accepter l’occupation
William Burns le directeur de la CIA se rend à Kiev pour tenter de convaincre Zelensky.
Une semaine plus tard, le président ukrainien publie une vidéo dans laquelle il assure que les Ukrainiens n’ont rien à craindre et qu’ils feront leurs barbecues comme chaque année en été.
Le scepticisme est de mise, renforcé par les Allemands et les Français qui assurent qu’il n’y aura rien.
Mi-février, les Américains et les Britanniques ont déplacé leurs ambassades vers l’Ukraine de l’ouest, détruit du matériel sensible, et se préparent à l’invasion.
Pendant ce temps, Macron va à Moscou. Après six heures de discussions avec Poutine au bout d’une longue table, il annonce qu’il a obtenu une assurance que la Russie n’escaladerait pas.
Mais Joe Biden reste persuadé que ça va arriver.
Il demande à ses services de concentrer leurs efforts sur les renseignements et les militaires ukrainiens, vu que Zelensky ne veut rien écouter.
Et effectivement, un petit groupe prend l’initiative de faire des plans, d’établir des bases dans Kiev, prévoit des scénarios.
Mais vraiment discrètement, car ni Kirilo Budanov ni Valériy Zaloujniy n’avaient l’autorisation de procéder à des mouvements de troupes.
là on voit qui a le beau rôle de l’histoire, et aussi le mauvais rôle; qui est endossé par Volodymyr Zelensky qui aurait été influencé en particulier par Andriy Yermak qui avait encore beaucoup de contacts côté russe
parce qu’il avait travaillé à des échanges de prisonniers et autres sujet liés à la guerre du Donbass
mais justement, ces contacts, il ne savaient rien non plus! On parle de Dmitry Kozak, de Dmitry Peskov ou encore de Sergueï Lavrov qui, à en croire les sources du Guardian, n’avaient aucune idée de l’invasion en préparation
Ca confirme ce qu’on s’est longtemps dit, que Vladimir Poutine a monté son coup avec une poignée de siloviki déterminés à mener à bien cette invasion.
si c’est effectivement vrai et c’est quand même dur à croire, ça voudrait dire que quand Sergueï Lavrov a fait cette déclaration
et Peskov celle-ci, ils ne mentaient pas mais ils ne savaient effectivement rien.
bon après ça n’avait pas empêché Peskov de dire que la russie n’a jamais attaqué personne ce qui est une absurdité sans nom donc il n’est pas innocent non plus, mais ce détail sur une invasion préparée avec un tout petit groupe est intéressante.
et elle se confirme le 21 février 2022, avec cette fameuse scène où Sergei Naryshkin ne comprenait pas ce qu’il se passait bien qu’il soit le chef du renseignement extérieur
mais aussi à quelque chose que l’on n’a pas vu en vidéo, une scène où Dmitry Kozak a été le seul à s’opposer à Vladimir Poutine en affirmant que l’invasion serait un désastre d’un point de vue stratégique.
Mais comme la plupart des autres représentants de l’élite russe n’a rien dit, le plan a été mis en action.
Moi personnellement c’est le 21 février que j’ai compris que l’invasion allait avoir lieu. Si Vladimir Poutine reconnaissait l’indépendance des républiques fantoches de DOnetsk et Louhansk
alors c’est qu’il tuait les accords de Minsk qui lui accordaient un certain levier de pression sur l’Ukraine
et que donc il voulait passer à une autre forme de pression
je n’ai pas été bien plus avisé que les autres personnes qui ne voulaient pas y croire, mais ce soir là, j’ai compris.
A Kiev, le 22 février, la plupart des Ukrainiens du conseil de sécurité et de défense avaient aussi compris mais Volodymyr Zelensky a quand même refusé d’instaurer la loi martiale,
qui aurait permis à Valeriy Zaloujniy de commencer à bouger des troupes à travers le pays et de vraiment prendre en charge les préparatifs de défense.
A la place, il a juste décidé de faire passer un état d’urgence ce qui donnait quelques marges de manoeuvre mais pas les mêmes.
Les Français et les Allemands non plus. On sait que le personnel non-essentiel de l’ambassade avait été évacué le 22 février, mais on connaît tous l’histoire du naufrage de l’ambassade de France à Kiev et l’évacuation pitoyable qui a suivi,
Mais il y a cette anecdote allemande de Bruno Kahl, le chef du renseignement extérieur allemand, qui atterrit à Kiev le 23 février au soir
Les Américains, Britanniques et Polonais savent déjà que des ordres de mission ont été distribués et que l’invasion va avoir lieu cette nuit là.
Mais lui va tranquillement à son hôtel. Plus tard dans la soirée, le ministère des affaires étrangères ordonne l’évacuation du personnel qui restait à l’ambassade par la route pendant la nuit.
Bruno Kahl reste sur place, parce qu’il a des rencontres importantes qui sont prévues pour le 24 février.
Autant dire que ces rencontres ne sont jamais concrétisées et que lui a du être évacué d’urgence par les services polonais. Vraiment un fiasco.
Côté ukrainien, il y a un certain branle-le-bas de combat chez Valériy Zaloujniy. Il fait disposer des mines marines dans la baie d’Odessa, il ordonne quelques mouvements de troupes ici et là.
Mais il n’a toujours pas l’autorisation de le faire. Une source du Guardian assure que si l’invasion ne s’était pas produite, il aurait pu passer en cour martiale.
ce qui paraît hallucinant avec le recul.
Mais jusqu’à la dernière minute, Volodymyr Zelensky n’a pas autorisé, et donc de facto a empêché les préparatifs de défense.
Et pourtant, entre le 22 et le 23 février, il semble avoir compris que c’était sérieux.
Le 23 février, il a rencontré les président lituanien et polonais et au moment de leur dire au revoir leur a dit que c’était peut-être la dernière fois qu’il le voyait vivant, donc ça veut dire que lui aussi avait fini par comprendre la menace
Il enregistre une vidéo adressée aux Russes où il leur promet que s’ils attaquent, ils verront les visages et non les dos des Ukrainiens, ce qui veut dire que l’Ukraine résistera.
et il convoque une réunion d’urgence des oligarques pour prévoir des plans de soutien économique.
les oligarques qui ne sont pas fous et qui reprennent pour beaucoup leurs jets privés juste après la rencontre.
Mais malgré tout ça, Volodymyr Zelensky dort à son domicile, avec son épouse Olena, qui n’a même pas préparé de sac d’urgence.
Le couple présidentiel est réveillé à 4h du matin par Valériy Zaloujniy qui lui annonce que l’invasion commence,
ce qui a été le cas à 4h50, heure de Kiev.
A partir de là, c’est la grande histoire que l’on connaît tous, l’invasion, la résistance, la mue instantanée de Volodymyr Zelensky en chef de guerre qui, malgré tous ses manquements passés,
a permis de donner un sacré boost au moral national, de coordonner l’aide internationale et à plus long terme d’entrer dans l’Histoire.
Je termine cette vidéo avec une anecdote, une petite histoire, que l’on ne connaît pas, en tout cas moi je l’ai appris dans cet article du Guardian.
Le 24 février, Vladimir Poutine devait recevoir officiellement le Premier ministre du Pakistan, c’était prévu, et le Kremlin n’a rien annulé.
Vladimir Poutine était très enjoué pendant les discussions, il n’a rien laissé paraître, il n’a pas parlé de la guerre qu’il venait de lancer.
Et au déjeuner, le Premier ministre pakistanais a quand même osé lui poser la question.
La réponse de Poutine: “ne vous en faites pas, ce n’est rien. Ce sera fini d’ici quelques semaines”.
Et quatre ans plus tard, on voit qu’à la fois lui et les Occidentaux qui avaient cru dans les capacités russes, n’avaient pas tout à fait raison.
Et ça continue, et on aura l’occasion, pour le pire comme pour le meilleur, d’y revenir ensemble.
Merci d’avoir regardé cette vidéo jusqu’au bout!
A war foretold:how the CIA and MI6 got hold of Putin’s Ukraine plans and why nobody believed them
https://www.theguardian.com/world/ng-interactive/2026/feb/20/a-war-foretold-cia-mi6-putin-ukraine-plans-russia