Est-il possible de réformer la mobilisation en Ukraine?

Comme j’en ai déjà beaucoup parlé sur cette chaîne, l’Ukraine a réussi à consolider sa défense ces derniers mois et à intensifier ses frappes dans la profondeur russe.

du coup on voit dans le paysage médiatique le retour de discours plus assurés sur la victoire de l’Ukraine ou la défaite de la Russie, à tout le moins sur le fait que l’Ukraine ne va pas perdre cette guerre et que la Russie ne peut plus la gagner.

Comme vous l’avez sans doute remarqué, je suis plus prudent. Indépendamment du fait que j’habite en Ukraine, j’ai bien identifié l’agresseur dans cette affaire, depuis 2022 et bien évidemment depuis 2014

et j’ai bien identifié la victime et partant de là le besoin de respecter son intégrité territoriale, de protéger sa population et de lui garantir une paix juste et durable.

Mais en ce qui concerne le sort des armes, je ne vois pas encore de raison de prédire une victoire militaire de l’Ukraine

car il lui faut pour cela de solides réserves en soldats, ce qu’elle n’a pas, étant donné qu’elle n’a pas encore résolu sa crise du recrutement.

C’est dans les cartons, et on sait que le ministre de la défense Mikhaylo Fedorov le promet depuis sa prise de poste en début d’année.

Mais on ne sait pas si c’est réaliste.

Alors parlons-en

Bonjour à tous, c’est Sébastien, bienvenue dans cette nouvelle vidéo que j’avais promis dans mes précédentes analyses, pour parler de la mobilisation et de la crise du recrutement en Ukraine.

C’est un des grands chantiers de Mikhaylo Fedorov, qui est assez populaire et a obtenu des bons résultats jusqu’à présent

Volodymyr Zelensky s’est aussi emparé du sujet et c’est effectivement une des questions les plus sensibles de cette guerre, je vais revenir dessus.

En gros, et je détaillerai après, les réformes annoncées tournent autour de trois axes,

l’augmentation des salaires

l’établissement de nouveaux types de contrats à durée déterminée, alors que pour l’instant tous les contrats sont à durée indéterminée, et ça serait donc une amorce de rotation et de démobilisation partielle.

et la réforme des centres de recrutement.

Je vais revenir sur tout ça, mais d’abord je voulais rappeler quelques élements sur la mobilisation à l’heure actuelle

On le sait, ça se passe avec beaucoup de difficultés. Les Ukrainiens estiment officiellement qu’ils ont recruté 200.000 personnes sur l’année 2025, donc ça continue à fonctionner

mais l’objectif était 300.000 donc on est bien en deça.

comme du côté russe, il est difficile de vérifier ces chiffres.

Qui doivent ensuite être comparés au niveau de l’entraînement et de l’équipement, de la répartition des recrues dans les unités, de la bonne adéquation de leurs compétences avec leurs missions, et ainsi de suite.

Le processus de recrutement est extrêmement impopulaire en Ukraine, avec ce terme de bussification qui s’est imposé dans le discours public, c’est à dire des civils qui sont raflés par des équipes de recruteurs et envoyés directement dans des centres de formation ou des casernes

ces cas qui décrient la chronique et entretiennent une réelle défiance peuvent mener à des actes de violence que ce soit contre des civils ou contre des recruteurs

on est passés de 5 cas de violence recensés en 2022 à 341 selon les chiffres de la police nationale.

Et cette violence peut conduire à des morts.

Sur l’année 2025, plus de 6000 plaintes ont été déposées après de la médiatrice pour les questions militaires.

Ces cas sont très médiatisés mais ils restent une minorité par rapport au reste du processus de recrutement - très décrié, très impopulaire mais dans l’ensemble fonctionnel et suivi par la population.

En 2025, l’armée a recruté environ 200.000 personnes, beaucoup moins que son objectif de 300.000 mais quand même 200.000 personnes donc bien au-delà des rixes qu’il peut y avoir dans la rue.

De la même manière, les phénomènes d’évitement et de fuite restent des phénomènes minoritaires.

même si les chiffres sont très impressionnants, Mikhaylo Fedorov avait fait sensation en révélant que deux millions d’Ukrainiens sont actuellement recherchés pour manquements à leurs obligations militaires

200.000 de plus sont recherchés pour abandon de poste

et le Bureau du procureur général a cessé de publier les chiffres des désertions en novembre 2025.

C’est impressionnant, mais ça reste minoritaire si l’on considère qu’en Ukraine il y a une réserve d’hommes mobilisables entre 3,7 millions et 4,5 millions de personnes

plus le million qui est déjà sous les drapeaux,

plus le million de vétérans,

plus les femmes qui ont la possibilité de s’engager volontairement, on estime qu’il y a entre 75k et 100k femmes dans les forces armées ukrainiennes.

pour l’heure, le recrutement suit son cours et bon gré, mal gré, les Ukrainiens s’y plient parce que le consensus majoritaire perdure quant à la nécessité de défendre le pays face à l’invasion russe.

Mais on le voit, c’est difficile, le processus est impopulaire et controversé, Il engendre des traumatismes de longue durée, de la défiance vis-à-vis des autorités, les fractures sociales qui vont perdurer, des départs à l’étranger pour ne pas revenir, des réseaux de corruption tentaculaires, etc.

et en plus l’armée ne parvient pas à recruter suffisamment par rapport à ses objectifs, et par rapport aux pertes humaines sur le front

qui restent toujours un secret dans cette guerre, Zelensky les a estimé à 55k mais ça peut monter à bien plus.

On comprend que l’on se projette dans un conflit de longue durée et qu’il faut donc aménager ce processus de recrutement et améliorer son ressenti dans la population pour non seulement préserver les capacités des forces armées

mais aussi préserver le contrat social autour de la défense nationale.

On ne peut pas gagner une guerre sans soldats, a encore rappelé Kyrillo Budanov dans une récente interview, sous-entendu on ne peut pas repartir à l’offensive ou exercer une pression suffisante sur l’ennemi sans phénomène de masse.

Le premier axe de la réforme, c’est l’augmentation des salaires

dont le plancher passerait à 30k hryvnias par mois ce qui fait 600 euros pour les postes basiques

mais qui pourrait monter entre 200 et 400 euros par jour pour des positions avancées.

Un poste dans une unité offensive pourrait rapporter jusqu’à 8000 euros par mois

Ca, c’est bien sûr très bien accepté par l’ensemble des parties à la réforme mais la véritable question c’est de savoir si l’Ukraine en a les moyens,

on est fin mai et on sait déjà qu’il lui manque plus de 20 milliards d’euros pour boucler l’année

donc ce n’est pas évident

Second axe: la redéfinition des contrats et l’amorce d’une démobilisation.

L’idée serait de procéder par étapes, en établissant d’abord des périodes déterminées de service en fonction des personnes et des compétences

et de commencer à démobiliser des militaires engagés depuis 2022 voire même avant

Sirskiy a dit que c’était possible.

ça pose énormément de questions, comment, quand, qui, ça peut aussi créer des risques colossaux sur le front si des rotations ne sont pas suffisamment bien coordonnées.

Aussi, ça implique d’élargir le cercle de la mobilisation et d’aller chercher des hommes qui jusqu’ici n’ont pas été concernés par la mobilisation, pas encore appelés ou protégés par des exemptions professionnelles

ça c’est socialement très risqué, économiquement aussi

et c’est une préoccupation qui déborde directement sur le troisième axe de la réforme, celle des services de recrutement

pour changer la manière dont ils interagissent avec la population et instaurer des mécanismes de contrôle pour prévenir les abus.

Une des pistes ce serait que la police se charge des contrôles et non les militaires

pour l’instant on est un peu dans le flou là-dessus parce que de toutes les manières ça ne peut pas devenir un processus administratif comme les autres,

comme renouveler son passeport ou sa carte grise

c’est un processus qui implique des changements radicaux dans sa vie, tout abandonner pour aller à l’armée, et qui potentiellement peut amener à être tué sur le front

donc ça sera de toutes les manières très difficile de changer cela

Fedorov et Zelensky ont promis des annonces sur ces réformes d’ici au mois de juin,

on va voir s’ils arrivent à régler ces questions de financement, d’organisation, de déontologie, et avant tout de dialogue avec la société.

en tous les cas ces annonces préliminaires ont soulevé de grandes attentes dans la population, et évidemment dans l’armée.

Il est important de ne pas refaire comme en 2023.

dans le cadre d’un conflit de longue durée, ce sont des questions qui vont assurer ou pas la cohésion nationale et déterminer les capacités futures de l’armée ukrainienne

à non seulement tenir le front et à frapper l’Ukraine dans la profondeur mais plus précisément à reprendre l’initiative, ce qui n’est pas encore le cas aujourd’hui.

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