Le cimetière militaire qui ne cesse de grandir

On le devine, le chiffre de 55000 morts ukrainiens annoncé par Volodymyr Zelensky sur France TV est sous-estimé,

Récemment, une étude du Center for Strategic and International Studies (CSIS) a placé à 140 000 le nombre de militaires ukrainiens tués.

Les pertes russes s’élèveraient à 325 000.

Et même ces estimations, on peut se dire qu’elle sont conservatrices.

En tous les cas, que ce soit d’un côté ou de l’autre de la ligne de front, la fatalité de ces morts pose la question des conditions de leurs enterrements et des sépultures à leur réserver.

A travers l’Ukraine on a vu fleurir des cimetières et des mémoriaux plus ou moins improvisés et plus ou moins permanents.

La grande ville de l’ouest, Lviv, où je suis basé, a franchi un cap en remplissant son énorme carré militaire et en en ouvrant un autre.

Alors je voudrais vous parler de ce cimetière qui ne cesse de grandir.

Bonjour à tous, c’est Sébastien, bienvenue dans cette nouvelle vidéo où je reprends un reportage que j’ai réalisé récemment pour le journal La Croix, je vous laisse trouver le lien dans la description de la vidéo

Et ironie de l’histoire, je vais parler de la tombe de Poutine, donc restez avec moi.

C’est un reportage sur le cimetière de Litchakiv, qui est l’équivalent du Père Lachaise local, avec des tombes qui datent du 18e siècle

Dans ce cimetière historique, on trouve un grand carré militaire dédié aux défenseurs de la ville Lviv en ukrainien, Lwow en polonais, Lemberg en allemand

on y trouve des centaines de défenseurs polonais, les aiglons de Lwow, mais aussi des ukrainiens, des aviateurs américains et des soldats français qui ont servi entre 1919 et 1921 aux côtés des Polonais.

C’est un haut lieu de la mémoire locale qui a été au centre d’un travail de réconciliation entre l’Ukraine et la Pologne, il y a beaucoup d’autres carrés et tombes célèbres mais j’entre pas trop dans les détails.

Il y a aussi un carré pour les soldats ukrainiens de la guerre du Donbass entre 2014 et 2022

qui n’était pas tout à fait rempli le 24 février 2022 mais qui a été très vite saturé après 46 enterrements.

Après quoi la municipalité a opté pour utiliser le champ de Mars, une grande pelouse juste à côté du cimetière Lychakiv et qui a sa propre histoire, je vais y revenir.

Vous avez bien sûr vu les photos de ce cimetière et de l’allongement des rangées de tombes, bien sûr.

A Lviv, on a un enterrement par jour au minimum, une grande partie des défunts sont enterrés ici au champ de Mars,

selon un rituel très encadré, la cérémonie se fait dans une église de garnison, ensuite le cortège funéraire passe sur la place principale, le maire ou son adjoint sortent accompagnés d’une délégation et d’un trompettiste de la ville,

ils marquent un moment de recueillement et partent vers le cimetière.

La dernière mise en terre a eu lieu le 10 décembre 2025.

ll y a aujourd’hui 1226 tombes sur ce carré, des rectangles de bois surmontés d’une croix et de la photo du défunt

et ensuite la tombe est aménagée par la famille avec des fleurs, des plaques, des bancs, et ainsi de suite.

Chaque jour on a énormément de gens qui viennent, certaines familles font le déplacement plusieurs fois par semaine.

En 2022, personne n’imaginait que cet espace qui est très grand pourrait se remplir complètement,

mais en 2025 la municipalité a compris que la guerre allait charrier encore beaucoup de dépouilles, même si les hostilités s’arrêtaient il y aurait encore des corps identifiés ou rendus par la Russie.

et donc elle a pris les devants pour trouver un nouveau carré mais aussi pour prévoir un projet de mémorial permanent sur le site.

Ca pose bien sûr la question de construire un mémorial permanent en période de conflit actif, ça a fait l’objet d’un débat assez intense.

Je vais y revenir, mais d’abord je voudrais vous parler de l’histoire du site.

Car le champ de Mars a déjà vécu plusieurs vies, reflet de l’histoire composite de Lviv.

Il a été consacré comme un cimetière militaire lors de la Première guerre mondiale par l’armée russe qui occupait alors la ville.

Il a hébergé toutes les nationalités de l’empire austro-hongrois, vous pouvez voir sur cette photo d’époque l’étendue du cimetière, on avait alors recensé près de 5000 tombes

A partir de leur annexion de la région en 1944, les soviétiques sont beaucoup moins compatissants que l’empire russe.

Ils exhument les tombes pour y placer celles des leurs tombés face aux nazis mais aussi aux résistants nationalistes ukrainiens.

Mais ils sont quand même à Lviv, une ville imperméable à l’idéologie soviétique. Alors leur mémorial est resté discret au contraire d’autres villes de l’URSS.

Il s’est composé de stèles neutres et d’une vaste pelouse, avec juste un énorme médaillon de bronze à l’entrée frappé du marteau et de la faucille.

L’endroit est assez vite banalisé, sauf lors des commémorations officielles.

Après l’indépendance, en 1991, les riverains avaient pris l’habitude d’y promener leurs chiens ou d’y faire du sport.

Les autorités locales ont laissé le site tel que pendant très longtemps, en rajoutant juste deux petites croix de pierre dédiées aux victimes des persécutions soviétiques

Ce n’est qu’à partir de 2022 que les autorités ont poussé plus activement pour exhumer les soviétiques et transposer les restes vers un autre cimetière en périphérie.

Il y a eu quelques protestations mais dans le contexte d’invasion, ça s’est résorbé de soi-même.

En plus avec cette dimension de justice historique puisqu’il s’agissait d’exhumer des soviétiques qui avaient eux-mêmes exhumés des défenseurs de Lviv de la première guerre mondiale

l’idée étant ici que les soviétiques n’étaient pas défenseurs de Lviv mais plutôt ses occupants,

ce qui pose aussi la question du regard sur l’héritage austro-hongrois et polonais, comme s’il y avait des bons et des mauvais occupants, mais c’est encore une autre question.

Les exhumations se sont faites progressivement et se sont achevées en février 2024

ce qui a fait de la place pour les soldats ukrainiens de la guerre actuelle, jusqu’au 10 décembre 2025.

Alors, la municipalité de Lviv a voulu tout faire dans les règles pour cette transition et ce mémorial, ça a voulu dire des mois et des mois de consultations publiques, de débats, de controverses et de concours architecturaux

et à la fin ils sont arrivés à ce projet que je vous montre ici

donc le projet ne prévoit pas d’exhumation ce qui était une des grosses inquiétudes des familles mais plutôt que chaque tombe soit recouverte d’une pierre tombale uniforme

pour les chrétiens donc la majorité des défunts ce sera une croix inspirée de la tradition cosaque,

pour les musulmans, juifs et agnostiques ce sera une pierre rectangulaire avec mention de la préférence religieuse du défunt.

Ce sera un cimetière militaire, tout à fait uniformisé, mais avec un accent fort sur les individualités des soldats

Il y aura une petite photo vignette en noir et blanc et un code QR permettant de lire un résumé de la vie du défunt.

A l’entrée du carré militaire, une citation d’un poète mort au combat, Maksym Kryvtsov, en attestera: “quand on me demande ce qu’est la guerre, je réponds sans détour: des noms”.

Un mur de recueillement sera érigé sur la partie gauche du cimetière.

Le monument assez conceptuel d’un ange dominera l’ensemble.

Comme j’ai dit beaucoup de personnes se sont interrogées sur la pertinence de construire en temps de guerre, mais étant donné que c’est un cimetière

et qu’il n’est plus appelé à se remplir, le respect dû aux morts a imposé de construire une structure permanente.

Selon une tradition militaire orthodoxe, les tombes doivent rester temporaires pendant au moins un an, mais pour certaines familles ça fait presque 4 ans.

L’immense majorté des personnes auxquelles j’ai parlé apprécient le projet et ont plutôt hâte que les travaux commencent

trois échantillons de croix cosaques exposées au pied du champ de Mars, chacune dans une pierre différente: granit, terrazzo et grès.

démarche de transparence

On voit des différences très fortes entre les familles qui attendent depuis 4 ans et celles qui viennent tout juste d’enterrer leur proche, donc jusqu’au 10 décembre 2025.

Il y a aussi des critiques sur les formes de pierres ou le fait que les photos vont être en noir et blanc et pas en couleur, comme vous voyez sur les photos actuelles, les familles ont tendance à privilégier la couleur

mais la municipalité a mené un travail remarquable de consultation et de pédagogie, et elle ne ferme pas la porte: les travaux commenceront quand tout le monde sera prêt donc ça veut dire que ça peut se faire cette année comme dans trois ans.

La mairie de Lviv le fait parce que c’est très local, Lviv est une ville qui respecte son patrimoine historique autant que faire se peut,

mais aussi parce que la ville veut consacrer son rôle de modèle en Ukraine.

L’établissement d’un cimetière militaire au sud de Kiev a été très controversée, parce que le site est loin de la ville, il est établi sur des terres marécageuses, et en plus il y a eu de clairs conflits d’intérêts et de la corruption dans la préparation du projet

dans les autres grandes villes de Kharkiv, Dnipro et Odessa, les questions de mémorialisation sont à peine abordées

et ce n’est pas parce que les municipalités ont d’autres chats à fouetter, c’est vraiment un problème conceptuel.

Donc Lviv veut être à la pointe de ces questions, c’est intéressant,

d’autant plus que ce n’est pas fini!

parce que comme j’ai dit, la municipalité a séléctionné un nouveau site, donc le troisième depuis que les carrés dans le cimetière et le champ de mars sont pleins

c’est encore un ancien cimetière soviétique qui est au-dessus de la colline qui domine le champ de mars

pareil, les soviétiques qui y étaient enterrés ont été exhumés et transférés,

et c’est là qu’il y a cette ironie de l’histoire, la tombe d’un major Poutine!

qui est mort en novembre 1945, donc après la fin de la seconde guerre mondiale, soit qu’il a eu un ennui de santé soit qu’il a été tué dans des affrontements contre les résistants de l’armée insurrectionnelle ukrainienne, l’OUPA.

C’est assez inédit pour être remarqué.

Ce nouveau carré compte 420 places, autrement dit, il sera plein d’ici février 2027 au plus tard au rythme où vont les choses

alors la municipalité est déjà en train de négocier pour un nouvel espace qui là sera bien grand que le champ de mars,

en périphérie de la ville, il sera prévu pour accueillir non seulement les morts de la guerre en espérant que les hostilités s’arrêtent d’ici là

mais aussi les corps qui seront identifiés et ceux qui seront rendus par la Russie dans des échanges

ainsi que les les vétérans qui dans plusieurs années, dizaines d’années, voudront être enterrés dans un cimetière militaire.

Donc la municipalité prévoit pour du long, du très long terme

et ce cimetière militaire, d’un site à l’autre, ne va pas cesser de s’agrandir de si tôt.

Voilà, merci de m’avoir suivi jusqu’au bout de cette vidéo, je m’intéresse beaucoup à ces questions mémorielles mais de toutes les manières c’est particulièrement important si on veut comprendre l’Ukraine en temps de guerre

Merci!

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